
Bart, entre les nouvelles concernant le Club de Bruges et Uplace, on pourrait presque l'oublier, mais vous avez une certaine expérience du secteur logistique.
« C'est vrai. Ma première grande réussite a été Eurinpro, un promoteur immobilier de premier plan dans le secteur de l'immobilier logistique au début des années 90. L'entreprise était spécialisée dans le développement de centres de distribution à grande échelle, d'entrepôts et de bâtiments semi-industriels, et elle est devenue un acteur mondial. Je l'ai vendue en 2006. »
À l'époque, vous souhaitiez insuffler un vent d'innovation dans le secteur.
« À l'époque, le secteur de la logistique n'existait pas tel que nous le connaissons aujourd'hui. Ce que nous avons fait était révolutionnaire : la logistique est passée d'un poste de dépenses à un atout stratégique. Nous ne pensions plus en termes de mètres carrés, mais en mètres cubes, en stockage à haute densité et en rotation plus rapide des produits. »
L'automatisation et la robotique en faisaient également partie.
« Nous avons conçu des entrepôts dotés de sols parfaitement plats permettant l'utilisation de robots, nous nous sommes occupés de l'enregistrement des données, de la numérisation et de la standardisation des palettes et des rayonnages, etc. Notre modèle économique était également solide : nous pouvions démontrer à nos clients qu'un investissement initial plus élevé se traduisait par un coût total de possession moindre.
Une réussite. »
Aujourd'hui, avec son entrepôt entièrement automatisé, Dematra mise pleinement sur la technologie et l'innovation.
« C'est le bon choix. Le train prend de plus en plus de vitesse ; si vous le ratez, vous risquez de ne jamais pouvoir le rattraper. On le voit aussi chez les géants mondiaux comme Amazon : je conseille à tout le monde d'observer attentivement ce qu'ils font. »
Quiconque souhaite transformer la logistique ne peut ignorer l'IA. Pourtant, celle-ci suscite encore beaucoup d'appréhensions : quel sera le rôle de l'humain ?
« En tant qu'entreprise, il faut voir les choses avec lucidité. L'IA permet bel et bien de réduire les coûts et d'augmenter le chiffre d'affaires, ce qui se traduit par un meilleur service. Les employés n'ont pas à s'en inquiéter. Même après l'invention de la machine à vapeur, de l'ordinateur, d'Internet, etc., le monde a continué de tourner. Avec plus d'emplois que jamais, d'ailleurs. »
En Belgique, nous pourrions sans doute adopter une approche un peu plus pragmatique.
Vous qualifiez désormais la logistique de « mature ». Qu'entendez-vous par là ?
« Nous passons de la « révolution » à l’« évolution ». Les changements sont moins révolutionnaires, mais n’en sont pas moins importants pour autant : l’IA apporte désormais une valeur ajoutée dans la planification, la réduction des erreurs, les entrepôts intelligents, etc. Certaines constantes restent inchangées : la logistique est fortement dictée par l’offre et la demande, mais elle est là pour durer. »
La durabilité restera également un mot-clé à l'avenir.
« C'est vrai. La question est de savoir si notre volonté de passer au « vert » est abordable et viable à long terme. La durabilité et les innovations qui y sont associées semblent à la mode et politiquement correctes. Mais Dematra et les autres acteurs du secteur sont des entreprises : leur besoin fondamental reste de réaliser des bénéfices et de se développer. Pour cela, il faut être et rester compétitif – une attention excessive portée à la durabilité ne doit pas faire obstacle à cela. »
Si vous aviez la possibilité d'améliorer le climat des affaires en Belgique, par quoi commenceriez-vous ?
« Je trouve que les entrepreneurs sont considérés d’un œil plutôt hostile, surtout par les pouvoirs publics. Quand je pense aux millions d’euros d’impôts que je paie, par exemple, avec le Club de Bruges… Ça ne pose pas de problème si on en a pour son argent, mais ce n’est pas le cas chez nous : infrastructures médiocres, réglementation excessive et insécurité juridique. Essayez donc d’obtenir un permis ici. Les pouvoirs publics doivent redécouvrir la valeur de l’entrepreneuriat. Tant de secteurs ont tout simplement disparu en Belgique, il suffit de regarder le secteur automobile. C’est vraiment triste. »
« Je pense que nous pouvons renverser la tendance. La Belgique bénéficie d’une situation géographique exceptionnelle, les opportunités sont nombreuses. Cela ne changera jamais. Nous ne devons toutefois pas nous reposer sur nos lauriers : l’Europe compte de moins en moins sur la scène mondiale. L’Amérique et l’Asie se partagent le gâteau et nous restons les bras croisés. Pour rester compétitifs, nous devons donc miser pleinement sur la déréglementation, l’innovation, une énergie abordable et une main-d’œuvre à un coût raisonnable. »

Même après ces grandes inventions, le monde a continué de tourner, avec plus d'emplois que jamais.
Vous citez la Suisse comme exemple de ce qui pourrait être amélioré.
« À mon avis, ce modèle fonctionne bien mieux. Le succès de la Suisse tient à une mentalité de travail, à des personnes qui s’adaptent à la culture et s’intègrent bien. Il y règne davantage une culture de la responsabilité individuelle. Le pays affiche un faible taux d’endettement et dispose d’une administration efficace et décentralisée. Pourquoi cela ne serait-il pas possible chez nous ? »
« Je prends le modèle des soins de santé comme exemple pour montrer comment on peut déjà améliorer l'efficacité d'un secteur : grâce aux revenus générés par l'accueil de patients étrangers fortunés dans les cliniques, on finance des équipements de pointe pour le grand public. C'est du pur pragmatisme. On pourrait en faire davantage en Belgique. »
Comment des PME comme Dematra pourront-elles continuer à se développer dans ce contexte ?
« En se consolidant – c'est d'ailleurs ce qu'elles font déjà. L'internationalisation est également une option : pourquoi ne pas s'étendre à l'étranger afin de réduire sa dépendance vis-à-vis d'un seul marché et d'accroître ses économies d'échelle ? Par ailleurs, et c’est un conseil que j’applique depuis toujours, les entreprises doivent avant tout bien observer. Suivez les tendances mondiales et adaptez-vous de manière proactive en étudiant les marchés avancés (comme les États-Unis ou l’Asie) et en anticipant les changements à venir. »
« Enfin, les entreprises doivent continuer à se concentrer sur leurs points forts. Pour reprendre une métaphore du football : il vaut mieux rendre un attaquant droitier redoutablement efficace avec ce pied plutôt que d'essayer d'améliorer son pied gauche, qui est son point faible. Concentrez-vous sur votre niche et excellez-y. J'ai beaucoup d'admiration pour les entreprises familiales qui se construisent ainsi et laissent un héritage aux générations futures. »

La Belgique bénéficie d'une situation géographique exceptionnelle et offre de nombreuses opportunités, mais nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers.
Enfin, quels conseils donneriez-vous aux entrepreneurs en démarrage ?
« En tant qu'entrepreneurs, nous devons beaucoup plus mettre en avant notre valeur auprès de la société. Nous devons aussi communiquer beaucoup plus. Nous jouons un rôle positif, nous construisons des choses. La plupart des entrepreneurs sont optimistes, relèvent les défis et combattent la négativité. Ce sont là des valeurs positives. »
« Il n’est pas inutile non plus de rappeler un peu plus souvent que la prospérité est le fruit des entrepreneurs, et non de l’État. Beaucoup de gens semblent l’oublier. De notre côté, il est essentiel que nous assumions un rôle de premier plan pour contribuer à relever les grands défis de notre société. »
En résumé, pour un créateur d'entreprise : en Belgique, on ne vous passe pas la vie en rose. Malheureusement, dans de nombreux domaines, les pouvoirs publics sont devenus un obstacle dont il faut tenir compte. Alors : élaborez un bon business plan, bien pensé et réaliste, et faites preuve de bon sens. Si votre projet d'entreprise reste alors pertinent : lancez-vous ! Osez !
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